Merde, la nuit est déjà tombée. Mais pourquoi est-elle toujours obligée de me parler pendant des heures alors que ce qu'elle dit se limite à de la superficialité ? Ce n'est pas parce qu'elle me garde à ses côtés que je vais systématiquement avoir envie de me mettre avec elle. Il va falloir qu'elle comprenne que ce qui m'intéresse chez elle, c'est seulement son cul ; mon indifférence devrait en témoigner. Cesse de cogiter sur son cas mon gars, t'as un train à prendre.
La rue est déserte. Il n'est pas si tard pourtant. Le seul bruit présent est celui de mes pas claquants les pavés humides, résonnants contre les immeubles délabrés et les commerces fermés. Il n'y a qu'une petite épicerie située derrière moi qui semble encore ouverte. Sur le chemin, une lumière ne cesse de grésiller et provoque un léger bruit assez audible pour que je sois stressé.
21h40. Le train part dans neuf minutes et il me reste encore une centaine de mètres à faire. Arrivé à la gare, j'aperçois quelques énergumènes, tous différents les uns des autres. Le premier d'entre eux est un clochard, assez propre sur lui, assis à côté d'une cabine téléphonique. Je passe à côté sans m'en soucier et il a l'air d'en faire de même. Plus loin, contre le café, se trouvent deux jeunes, qui surveillent sans bouger les moindres recoins de la gare. À moitié cachés par leur capuche, ils me dévisagent du regard, crachent par terre, puis changent leur regard de direction. Avant d'entrer par la porte principale, je croise de nouveau le regard de quelques types assez louches, qui se sont tus dès lors que je suis arrivé à leurs côtés. Une fois entré, ils ont repris leur conversation. Je regarde l'horloge sur l'écran des horaires : 21h46. Départ prévu pour dans trois minutes. Pas le temps de prendre un ticket ; guichet fermé et manque d'argent sont des excuses valables et je m'en persuade avec hâte.
Il n'y a personne pour me faire passer, et apparemment, personne pour me contrôler. Je monte sur la machine et enjambe le portail. Malheureusement pour moi, au moment de la fraude, un contrôleur, sorti de nulle part (comme toujours) m'a pris sur le fait. Il commence à vouloir m'alpaguer, mais manquant de temps, en plus d'argent, je prends la fuite. Celui-ci ne tarde pas à me poursuivre. Je vois que le train est sur le deuxième quai, ce qui me donne un petit avantage de temps. Je saute les premiers escaliers quatre par quatre, négocie les virages avec virtuosité, et enjambe les seconds trois par trois.
La sonnette du train retentit. Quelle chance ! Je monte dans le premier wagon qui s'offre à moi et monte pour éviter d'être plus visible que dans les rangées du bas. Je m'agenouille entre deux sièges. Un type m'observe au loin, écouteurs sur les oreilles, bière à la main, et regard légèrement intrigué.
Les portent du train se ferment et le contrôleur, arrivé au bout de sa peine, semble clairement désappointé. Il ne cherche pas à aller plus loin. Et puis, de toute façon, il n'en a pas les moyens.
J'attends quelques secondes avant de reprendre mon souffle et mon esprit. Après ça, le voyage sera assez rapide. J'espère simplement être encore assez présentable pour elle...
Quelle journée de merde. Rien ne s'est déroulé comme prévu. Obligé de lever mon cul à une heure pas possible pour finalement m'apercevoir que j'aurais pu gratter encore quelques heures de sommeil. En plus de ces putains de bus que j'exècre de plus en plus. Gare à l'accoutumance mon pauvre. Enfin bon, comme si ça ne suffisait pas, il a fallu qu'elle fasse encore des siennes. Même si la journée ne partait pas de la meilleure façon qui soit, elle aurait pu s'achever d'une façon plus optimiste. Mais non, chanceux comme je suis, elle s'est sentie obligée de m'appeler pour me dire ce que je ne pouvais entendre. Hop, et une claque de plus dans ma gueule ! Heureusement que je vois les autres demain, ça me permettra de décompresser un minimum. Et de replonger dans un coma sentimental.
Plus de temps à perdre, direction l'épicerie. Le vendeur me reconnait et me demande le tarif habituel pour mon petit pêché mignon. Dégoulinante de fraîcheur, je sens que cette bière va me faire du bien.
Maintenant, direction la gare. Je suis légèrement en avance par rapport à l'heure du prochain départ. Aux environs de 21h35, le train arrive. Je monte directement dedans afin d'éviter d'être gelé sur place.
Je me cale à l'étage, contre une fenêtre. Je n'ouvre pas ma bière maintenant, je préfère le faire dans quelques minutes, avant le départ ; elle n'en sera que plus savoureuse. J'extirpe mon MP3 de la poche intérieure de ma veste et place les écouteurs sur mes oreilles. À peine ceci fait, je regarde par le fenêtre, donnant directement sur le premier quai de la gare. Un type escalade le portail et se fait directement prendre en flagrant délit par un contrôleur. Une course poursuite s'engage. Ah, un peu d'animation à cette heure-ci, ça ne peut qu'être réjouissant ! Les protagonistes s'engouffrent dans le tunnel à quelques secondes d'intervalle. Le train signale qu'il va bientôt partir. Là, j'entends un bruit de pas assez lourds s'écrasant sur le sol du wagon. Il me suffit de patienter deux secondes pour voir la tête du fraudeur dépasser des escaliers qui mènent à l'étage. Il s'agenouille juste après être monté, regarde par la fenêtre pour surveiller l'arrivée du contrôleur, puis se retourne en ma direction pour m'observer. Je le regarde froidement.
Les portent se ferment et je sens un soulagement dans ses gestes. L'action m'avait quasiment fait oublier ma bière. Je peux donc l'ouvrir et prendre la première gorgée. Fatigué de ma journée, je la sens bien passer. Le train part à petite allure. Je sombre rapidement dans mes pensées. Le paysage est un peu trop neutre car effacé par la nuit. Mais je le regarde quand même, et réfléchis.
Je cogite sur mon problème principal. Lorsqu'elle m'a mis devant le fait accompli, je n'ai rien su dire. Trop lâche ? Sûrement. Il n'empêche que j'ai beaucoup de choses à lui dire. Pas pour la descendre, loin de là, mais pour avoir et donner des explications. Là, j'entreprends des scénarios différents. Du plus optimiste au plus mauvais, en disant ce que j'ai sur le coeur, et réciproquement. Quelle capacité de réconciliation, lorsque je suis seul. C'en serait presque utopique, mais tout ce qui est de cette sorte n'est qu'une illusion. Je reprends une gorgée pour reprendre mes esprits. Et réitère inlassablement ces gestes et réflexions.
Le trajet est terminé. Comme à peu près tout ce dont il était question durant ce dernier, sans aucune chance apparente de rédemption. Au moment de sortir du wagon, une fille brune me bouscule, se retourne, me fixe dans les yeux, puis entre à son tour rapidement, sans rien dire. Petite conne...
Encore un rendez-vous raté. C'est fou ce que je suis douée pour tomber sur des cas sociaux ou des morfales. Une simple invitation à boire un café tourne vite à la déclaration amoureuse ou à un engrenage sexuel se terminant dans une chambre d'hôtel miteuse. Déçue, j'appelle ma meilleure amie, histoire de voir un peu de monde et d'égayer le temps qu'il me reste avant de rejoindre le foyer de la déchéance.
Sans plus tarder, je prends le métro. À n'importe quelle heure, il restera de pauvres types qui ne font que m'emmerder, soit en me draguant lourdement, soit en me demandant de l'argent que je ne daignerai leur donner. Heureusement pour moi, je n'ai que trois stations à faire ; ça m'évitera de suffoquer ou d'attirer l'oeil malsain de quelques dépravés. En sortant de la station, j'entame une petite marche, puis arrive finalement à l'appartement de mon amie.
L'accueil se voit gratifié d'un petit cocktail préparé par ses soins. Je lui demande pour quelle occasion spéciale elle a bien pu le préparer et elle me répond que ce soir, elle doit voir un mec, un type qu'elle a rencontré à une soirée une semaine auparavant. Il devrait apparemment arriver sur les coups de 22h30. Ça me laisse le temps de profiter de son cocktail pendant encore quelques heures. Mais point trop n'en faut. Elle me raconte sa vie pendant ce temps-là, et quoi de plus normal à vrai dire. J'en fais de même mais me dévoile moins. Elle, elle me fait l'étalage de ses sentiments et ressentiments, sur ses histoires, ses fréquentations ; elle me confesse également qu'elle aimerait avoir une relation stable. Au courant de sa façon d'agir, je lui rétorque que si elle invite aussi facilement le premier venu dans son appartement, les plans qu'elle obtiendra ne seront que purement sexuels. Il n'y a aucun challenge dans ces conditions. Le mieux est de faire miroiter le mec afin de voir ses réactions au fur et à mesure des rendez-vous. Là, il pénètre directement dans ton intimité, et ce n'importe quelle manière qui soit. Mais bon, le mal est fait pour ce soir. Advienne que pourra en ce qui la concerne.
L'heure se fait tardive et je l'abandonne hâtivement. Je dois prendre un foutu train vers 22h30. Nouvelle immersion dans le monde des névrosés et psychotiques. Surtout à cette heure-ci, les bêtes de la nuit commencent à rôder. Juste avant de sortir de la rame, un petit connard s'est amusé à me toucher le cul. Entouré de ses sales potes, je me suis résolue à ne rien lui dire et prendre sur moi, même si l'idée est loin de me réjouir. Je me dirige en face des quais. Le train va arriver, et le froid frappant, je fonce en sa direction. J'arrive en même temps que le train sur les quais. Je me place devant la première porte venue. Marchant tête baissée, je me heurte à un mec. Trop frigorifiée et énervée, je ne cherche qu'à aller dans le wagon et ne lui adresse aucune excuse, même après l'avoir fixé du regard.
C'est con, il avait l'air mignon. Mais pour la première impression, là, c'est raté. Et puis, de toute façon, je ne le reverrai sans doute jamais.
Après deux minutes d'attente, recroquevillée sur moi-même, je reçois un appel. Le pote qui organise la soirée me dit que c'est désormais inutile de venir : à cause de plusieurs inconnus invités par un autre ami, tout s'est barré en couilles. Moral des troupes à zéro, ils n'ont plus la motivation de continuer, même en petit comité. Je n'ai plus qu'à rentrer chez moi.
Mais... j'y pense : je n'ai qu'à tenter d'aller m'excuser auprès du type de tout à l'heure. Avec de la chance, tout espoir de le retrouve n'est pas perdu. Je cours en direction du métro. Au loin, je l'aperçois, en train de passer les barrières. Je me dépêche de le poursuivre.
Arrivée sur le quai, il est là, en train d'attendre, debout. Je prends mon courage à deux mains et m'approche de lui...







